Végétalisation de la Tour Eiffel: qu’en pense l’écologie ?

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Le dernier projet de végétalisation de la tour Eiffel proposé par l’Agence Ginger (http://www.gingergroupe.com/) n’a pas laissé l’opinion publique indifférente ! Perçu par certains comme un engagement en faveur du développement durable, d’autres y voient en revanche une opération de « greenwashing »(1), comme l’illustre l’article récent d’Audrey Garric(2), notamment à propos du volet carbone. Du point de vue des scientifiques, ce projet soulève plusieurs questions d’actualité en matière de biodiversité. L’association Synergiz a souhaité réagir.

Simple parure verte ou nature en ville ?

Les bénéfices de la végétation en ville ont largement été démontrés(3), notamment pour les services écologiques qu’en retirent la ville et les riverains : stockage du carbone, réduction de l’effet d’ilot de chaleur, productions d’oxygène, absorption des pollutions et des poussières, pollinisation, amélioration du cadre de vie et refuge pour la faune. Or, ce projet d’installation de plantes sur la Tour Eiffel interroge quant à la nature et la véracité des bénéfices écologiques revendiqués par ses promoteurs…

Tout d’abord, nous nous sommes interrogés sur l’impact en amont du mode de production de ces végétaux. Pas moins de 600 000 plantes seraient produites en pépinières jusqu’en juin 2012… un pas de temps très rapide qui nécessitera sans doute beaucoup d’intrants (produits phytosanitaires comme les engrais) et beaucoup d’eau dans des emprises foncières cultivées de manière intensive (serres, monocultures). En outre, peu de données sont disponibles sur l’origine géographique de ces végétaux et sur leur variabilité génétique et spécifique, ce qui laisse à penser qu’il s’agit principalement de monoculture de plantes à croissance rapide et « esthétiques » pour un projet urbain. Enfin, des poches en toile de jute et du substrat (sphaigne et tourbe), provenant d’Irlande et du Chili seront nécessaires. Autant de matières premières à cultiver/prélever, sans autre indication sur leur mode de production.

Une fois le projet conçu, que se passera-t-il ? Dans la nature, les plantes ont besoin d’autre éléments de la biodiversité pour être pleinement fonctionnelles : un sol profond et entretenu par une microfaune abondante (organismes décomposeurs) qui lui donnent sa fertilité, des insectes pollinisateurs pour assurer leur reproduction dans le cas d’espèces à reproduction sexuée, ou encore des symbiontes comme les mycorhizes (champignons) capables de fixer les nutriments. Que d’éléments difficiles à reproduire artificiellement ! Aussi, pour que les plantes installées sur la Tour Eiffel « tiennent », il faudra sans doute encore mobiliser des ressources et de l’énergie…

Ces soupçons sont en partie confirmés par l’agence : les besoins en eaux atteindront « 0,24 L d’eau par semaine et par plant, alimentés par un réseau de 12 tonnes de tubes en caoutchouc reliés à des goutteurs ». Pour pallier à l’absence de régulation naturelle des parasites (diversité des variétés, présence d’insectes auxiliaires), les plantes seront certainement traitées régulièrement contre les pathogènes (pesticides).

En résumé, quand on s’interroge sur le cycle de vie, on comprend que le projet aura des incidences en amont et en aval de sa conception. Les incidences sur la biodiversité ainsi que les émissions de gaz à effet de serreassociées seront abondantes (le bilan carbone réalisé par la société confirme d’ailleurs que les gains en termes de CO2 sont minimes). Rarement abordée, la notion de cycle de vie nous éclaire sur l’empreinte écologique de nos pratiques, au-delà de ce qui est visible.

Autre fait remarquable : le coût ! Il se chiffrerait à 80 millions d’euros. Voilà un chiffre éclairant dont on peut penser qu’une bonne partie sera utilisée à la communication et à l’entretien d’un projet peu durable, à l’échelle de temps de la nature. Une telle somme permettrait en revanche à la ville de mettre en œuvre une vraie démarche d’écologie urbaine.

Et si l’on pensait « ingénierie écologique » ?  

Dans son dernier cahier technique téléchargeable en ligne(4), Synergiz attire l’attention des décideurs sur un nouveau champ disciplinaire qui gagne en notoriété : l’ingénierie écologique. Selon ses principes, il s’agit de réaliser les projets en tenant compte de la viabilité des systèmes vivants qui seront réhabilités, restaurés ou crées et en s’assurant de maintien / de la restauration des services écologiques utiles à la société, aussi bien localement que globalement. Dans le cas de la tour Eiffel, il appelle de la part des ingénieurs(5) à considérer plusieurs paramètres : le projet est-il favorable à la biodiversité tout au long de son cycle de vie ? Permettra-il d’apporter un bénéfice écologique et social de long terme localement ? Sa conception ne mettra-elle pas en péril la biodiversité et les communautés humaines dans d’autres territoires ?

Quitte à engager ce projet, pourquoi ne pas s’interroger sur la façon de laisser la nature s’y installer, avec un minimum d’intervention humaine, donc à moindre coût ? Il est possible de retirer par endroits le bitume de la plateforme et redonner aux sols leur rôle de support de végétation et de stockage de carbone. La structure parait parfaitement adaptée pour soutenir des plantes grimpantes(6). Elles coloniseront rapidement le support et offriront aux oiseaux et insectes le gite et le couvert. Avec un peu d’imagination, une « ballade pédagogique » pourrait être conçue au pied de la tour Eiffel pour permettre aux riverains et aux visiteurs de s’informer de façon sur la nature, à travers des programmes ludique comme les sciences participatives(7). Enfin, quelques nichoirs à oiseaux et abris à insectes pourraient compléter les aménagements. Sans doute, il y aurait à réfléchir sur l’établissement d’une trame verte avec les espaces alentours et sur une gestion écologique de ces espaces, de même que sur le choix des végétaux à planter.

 « Mieux vaudrait végétaliser les maisons et bâtiments, à plus grande échelle », estime de son côté Thomas Richez, architecte et urbaniste. Que ne l’a-t-on pas écouté ! Au-delà de quelques opérations symboliques comme celle de la Tour Eiffel, l’érosion de la biodiversité appelle à une réforme des politiques urbaines en matière d’aménagement et des normes de construction des bâtiments. En ces temps de crises où les communes sont prudentes sur leurs dépenses, cela pourrait passer pour de la provocation… mais investir dès aujourd’hui dans le potentiel naturel est gage de retombées sociales et économiques sur le long terme. Parmi de nombreuses mesures envisageables qui permettraient aux villes de favoriser la biodiversité et améliorer le cadre de vie de leurs citoyens, citons notamment :

Quels services écologiques améliorer ? Et par quelles actions ?Quels services écologiques améliorer ? Et par quelles actions ?

 


(1) Autrement dit : mascarade écologique

(5) On apprend qu’une équipe « d’ingénieurs civils » planche actuellement sur le projet. Les formations en génie civil sont-elles suffisamment armées pour répondre seules aux projets nécessitant des connaissances en matière de fonctionnement de la biodiversité et des systèmes vivants ?

(6) Le guide « Les plantes grimpantes : une solution rafraîchissante d’Anne-Marie Bernier pour le Centre d’écologie urbaine de Montréal présente les bénéfices des plantes grimpantes dans les milieux urbains. Il est téléchargeable sur http://www.ecologieurbaine.net/plantes-grimpantes

3 commentaires
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  1. Je comprends l’idée qui se cache derrière ce projet. Mettre en avant le savoir-faire, le génie français. N’est-ce pas la raison même d’être de la dame de fer ?

    Pourtant reste à savoir quel génie on veut mettre en avant.
    Si c’est le génie écologique, cet article l’infirme délicieusement.
    Si c’est le génie paysager, alors ça peut-être acceptable, mais il faut le dire clairement. Et surtout ne pas se cacher derrière le très malmené développement durable.

    Je suis à bout d’argument. Je ne soutiens définitivement pas ce projet titanesque, couteux et j’oserais presque dire bassement politique.

  2. Bonjour.
    On pourrait ajouter que pour acheminer l’eau au sommet de la tour Eiffel nécessiterait l’installation de supresseurs très puissant et donc très énergivores. Accessoirement, il aurait été bon de noter que ce projet n’a jamais existé ailleurs que dans l’esprit des ingénieurs qui se sont auto-missionnés et qu’il n’a jamais été serieusement question de végétaliser la tour .

  3. Bonjour Seb,

    Merci pour le commentaire.
    Si « ce projet n’a jamais existé ailleurs que dans l’esprit des ingénieurs qui se sont auto-missionnés », il présente une excellente opportunité de communiquer sur l’ingénierie écologique… et les déboires du greenwashing autour des projets de stockage de carbone… Le tout carbone (souvent sur un périmètre d’analyse d’empreinte étriqué) peut avoir des aspects néfastes qu’il s’agit de rappeler le plus souvent possible. « Sauver le climat » n’a pas de sens en soi, sauver la vie, la biodiversité, oui.

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