Quelles inégalités socio-écologiques en écosystèmes urbains? L’approche de la justice environnementale.

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Cet article est le premier d’une série de 3 articles s’appuyant sur l’appel à contribution n°9 de la Revue DD&T (Développement Durable et Territoire) publié en 2007 et intitulé «Inégalités écologiques, inégalités sociales : interfaces, interactions, discontinuités?».

Selon les auteurs de l’appel à contributions, Bruno Villalba et Edwin Zaccaï, trois principales approches se rencontrent aujourd’hui pour traiter des inégalités écologiques : (a) la justice environnementaleobjet d’analyse du présent article, (b) les approches Nord-Sud (spécialement en political ecology) et (c) les approches territoriales et urbaines. Cette série d’articles vise à présenter brièvement différentes manières d’appréhender les inégalités écologiques et à proposer pour chacune des éléments de réflexion relatifs aux usages directs et indirects de la biodiversité et des services écosystémiques par ceux qui vivent en milieux urbains.

La justice environnementale trouve son origine aux Etats-Unis dans les années 1980 (Gobert, 2008). Mouvement de la société civile qui s’inscrit dans le prolongement et la filiation directe du Civil Rights movement, la justice environnementale a suscité de nombreuses études, la plupart dans les pays anglo-saxons (Villalba et Zaccaï, 2007). Celles-ci traitent essentiellement de nouvelles revendications des minorités et ménages à faibles revenus via la mise en évidence de système de discrimination raciale en matière d’environnement (concentration de nuisances sur des territoires déjà défavorisés, distribution inégalitaire des infrastructures « environnementales »): l’objectif était clairement d’appeler à une redistribution des équipements et infrastructures selon des modalités plus équitables (Gobert, 2008). Voulant rompre avec une vision naturaliste fondée sur la dichotomie nature – culture (Descola, 2005), les groupes de justice environnementale se démarquèrent aussi des mouvements écologistes traditionnels élitistes (communautés privilégiées – « White Anglo-Saxon Protestants » ou WASP) : ils ont cherché à allier la perspective de justice sociale à la revendication du droit à un environnement sain pour tous.

Pour Gobert (2008), « plus qu’une question de justice distributive et d’équité territoriale, la justice environnementale prône surtout une meilleure intégration des minorités et ménages pauvres au processus de décision publique ». La justice environnementale a ainsi permis :

  • D’élargir la théorie rawlsienne de la justice (justice envers les plus démunis) à la sphère environnementale;
  • De s’intéresser aux vulnérabilités des populations ou des individus qui ne présentent pas tous la même capacité de résilience et de résistance aux chocs (concept de « capabilités », définit comme « les diverses combinaisons de fonctionnements (états et actions) que la personne peut accomplir. La capabilité est, par conséquent, un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui indiquent qu’un individu est libre de mener tel ou tel type de vie. » ; Sen, 2000);
  • De favoriser la concertation, en encourageant les populations à s’exprimer par des stratégies d’ « empowerment », « processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper » (Bacqué, 2005);
  • De proposer une « nouvelle grille de lecture des territoires car elle implique pour mettre en exergue des situations d’iniquité environnementale de croiser des données sociales, écologiques et économiques et de mettre en place de nouveaux indicateurs locaux » (Gobert, 2008) ;
  • De remettre en question les politiques publiques et les stratégies industrielles car elle oblige à la définition de nouveaux outils d’intervention et à la mise en place d’une application différenciée de leurs actions environnementales selon les territoires.

Selon le Millennium Ecosystem Assessment (2005), nous tirons grand nombre de bénéfices gratuits (et indispensables) des écosystèmes, et en particulier de la biodiversité qui en constitue le moteur (voir l’article de Synerblog intitulé « interdépendance du bâtiment à la biodiversité »). Celle-ci peut être définie comme la dynamique des interactions des organismes vivants dans des milieux en changement. Ces bénéfices renvoient à des services écosystémiques dont plusieurs typologies sont actuellement en compétition. Celle du MA (2005) comprend des services de provision ou d’approvisionnement (nourriture, eau, minerais, ressources génétiques), des services de régulation et de support des processus écosystémiques (climat, cycle des nutriments ou de l’eau), des services culturels (bénéfices spirituels, récréatifs). Si l’on prend réellement conscience de nos dépendances et de la nature de nos interactions avec l’ensemble de ces services écosystémiques (dont les bénéfices sont tirés localement, mais générés à partir de dynamiques écosystémiques à multiples échelles en interaction, du local au global ; Gunderson and Holling, 2002), quels en sont les implications en matière d’inégalités sociales et écologiques, sous l’angle d’analyse proposé par la justice environnementale ? A défaut d’apporter des éléments de réponse précis à cette question, nous souhaitons, en lien avec les réflexions menées par Gobert (2008), en soulever d’autres, non exhaustives, en guise de conclusion à cet article.

  • Quelles implications des inégalités spatiales, temporelles et communautaires en matière de disponibilité des différents services écosystémiques pour leurs différentes usagers (citoyens, consommateurs, entreprises, collectivités) ?
  • Y a-t-il des ségrégations urbaines vis-à-vis de l’accès à ces différents services écosystémiques et de leurs usages?
  • Quels pouvoirs de négociation dans le cadre de la perte ou de la « création » de tels services ?

En effet, l’arbitrage en faveur d’un unique service écosystémique ou de plusieurs peut engendrer des externalités négatives pour les usagers des services négligés ou exclus. Quelles implications pour la gestion collective de l’évolution des écosystèmes urbains ? Cela implique notamment des analyses approfondies en matière d’ « empowerment », notamment au niveau des dynamiques de co-évolution entre modes de consommation et modes de vie (habitat, transport) et de travail.

Bibliographie

Bacqué, M.H., 2005. L’intraduisible notion d’empowerment vu au fil des politiques urbaines américaines. Territoires, Septembre, 32-35.

Descola, P., 2005. Par-delà nature et culture. Editions Gallimard, Paris, 604p.

Gobert, J., 2008. Compensation territoriale, justice et inégalités environnementales aux Etats-Unis. Espace, Populations, Sociétés 1, pp. 71-82.

Holling, C.S., Gunderson, L.H., 2002. Resilience and adaptive cycles. In Gunderson, L.H. and Holling, C.S. (Eds.), Panarchy: understanding transformations in human and natural systems. Island Press, Washington D.C., 25-52.

Laigle, L., Oehler V., 2004. Les enjeux sociaux et environnementaux du développement urbain : la question des inégalités écologiques. Final Report, Centre Scientifique et Technique du Bâtiment, Paris.

Millennium Ecosystem Assessment, 2005. Ecosystems and human well-being: synthesis. Island Press, Washington, DC.

Sen A., 2000, Repenser l’inégalité, Seuil, 281 p.

Theys J., 2000. Quand inégalités sociales et inégalités écologiques se cumulent. L’exemple du “SELA ». Note du CPVS n° 13, MELT-DRAST, Paris.

Villalba, B., Zaccaï, E., 2007. Inégalités écologiques, inégalités sociales : interfaces, interactions, discontinuités ?, Développement durable et territoires [En ligne], Dossier 9 : Inégalités écologiques, inégalités sociales, mis en ligne le 02 septembre 2007, Consulté le 09 juillet 2009. URL : http://developpementdurable.revues.org/index3502.html

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  1. A recent study by Strohbach et al. (2009), published in Ecology & Society, has shown that the potential to experience biodiversity in a city is associated with population density, household income, unemployment, and urban green space. People living in urban districts with high socioeconomic status experience the highest species richness around their homes, whereas lower social status increases the chance of living in species-poor neighborhoods. High-status districts are located along forests, parks, and rivers that have a high quantity and quality of green space. However, green space in general does not guarantee high bird diversity. We conclude that bird diversity mirrors land use and socioeconomic patterns within the compact European city of Leipzig. Therefore, urban planning should focus on decreasing these patterns and protecting the remaining species-rich green spaces.

    Reference: Strohbach, M. W., D. Haase, and N. Kabisch. 2009. Birds and the city: urban biodiversity, land use, and socioeconomics. Ecology and Society 14(2): 31. [online] URL: http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art31/

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