Masdar City, l’éco-efficience énergétique masque un mode de consommation mondialisé à repenser

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L’article publié sur Synergblog le 12 mars 2008 propose une analyse critique de Masdar City, nouvelle cité de l’Emirat d’Abou Dhabi, située à une interface désert – océan et érigée au rang de « modèle écologique ». Les questions soulevées portaient notamment sur les deux points suivants : (a) les modes de consommation favorisés et (b) la compensation pour les impacts sur la biodiversité lors de la construction de la ville. En particulier, quels modes de gestion sont associés aux écosystèmes de la planète dont tireront biens et services de consommation les quelques 50 000 habitants prévus au sein de la cité ?

Le Financial Times a récemment annoncé l’engagement d’Abou Dhabi dans un vaste projet de développement agricole dans le nord du Soudan. L’objectif est d’assurer la sécurité alimentaire de l’émirat sur plus de 28 000 hectares. Or, le Soudan est un pays dévasté par la guerre civile depuis des décennies : ses richesses naturelles font aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises, en raison à la fois de la consommation mondiale en pleine croissance et du couple « rareté des ressources non renouvelables » (pétrole) – « exploitation des ressources renouvelables au-delà de leurs seuil de renouvellement » (stocks de poissons).

Des projets similaires, sous impulsion Sud-Coréenne, Chinoise, ou encore Arabo-Saoudienne vont voir le jour en Indonésie, au Sénégal ou en Ouzbékistan… La « révolution verte » a largement contribué à accroitre les rendements de l’agriculture, en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis en particulier ; sans oublier certains pays émergents, mais souvent au détriment de la viabilité des communautés paysannes locales, les rentes agricoles ayant été appropriées par des multinationales. Cela a été possible grâce à l’intensification des pratiques et à l’usage d’amendements inorganiques. Mais ce mode de production a engendré une dégradation généralisée des écosystèmes, dont les conséquences les plus visibles renvoient à l’érosion des sols et à la pollution des eaux (Griffon, 2006). Les risques que ces nouveaux projets copient ce modèle désastreux sont élevés, d’un point de vue aussi bien économique que social pour nombre de pays en développement. En outre, le recours aux nouvelles biotechnologies soulève bien des controverses pour une partie du monde agricole : ce dernier craint une restructuration « durable » des modes de production et particulièrement une augmentation sensible de la dépendance des agriculteurs face à leurs agro-fournisseurs.

En Papouasie Nouvelle-Guinée (Indonésie), ce sont près de 1,6 million d’hectares de forêts primaires qui sont aujourd’hui en jeux. Il s’agit de répondre aux demandes alimentaires de ces pays émergents, sans oublier les besoins (exponentiels ?) en agrocarburants de l’ensemble de la planète (Courrier International , 1er – 20 août 2008). Or, les enjeux relatifs à leur(s) biodiversité(s) sont bien des enjeux sociaux, économiques, politiques. Selon la façon dont ces espaces et les ressources associées seraient régulés, « appropriés », des marchés pourraient renforcer les communautés indigènes, leur dignité et qualité de vie… ou, ce qui est plus vraisemblable, renforcer encore leur marginalisation par accaparement de ces droits par les détenteurs de pouvoirs, étatique, coutumier ou économique. En l’occurrence, cela concernerait les instances dirigeantes et les entrepreneurs d’Abou Dhabi dans le cas du Soudan mentionné ci-dessus.

Si l’éco-efficience énergétique est de nos jours « à la mode », on oublie trop souvent nos liens étroits avec le monde vivant. Dans le cas de Masdar City, il serait déplorable que les efforts engagés « au nom de la lutte contre le réchauffement climatique » ne cachent tout simplement très mal la réalité, celle d’un nouvel écosystème urbain (un de plus ! alors que l’on ne compte plus les quartiers et immeubles qui se dégradent à travers le monde…), certes peu énergivore en comparaison à d’autres villes, mais (1) accumulateur de ressources issues de toute la planète, et surtout (2) responsable de la dégradation des écosystèmes et de l’uniformisation de la biodiversité sur des millions d’hectares. Qu’en sera-t-il pour les milliers de personnes des pays émergents qui en dépendent pour leur vie quotidienne ? Pourront-ils maîtriser leur quotidien et s’engager dans un avenir ? A quand à l’adaptation du bilan carbone à ces défis ?

Source :
Griffon, M., 2006. Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte. Odile Jacob, Paris.

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