L’interdépendance du bâtiment à la biodiversité

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La biodiversité peut être définie comme la dynamique des interactions des systèmes vivants dans des milieux en changement. Pour Alain Pavé (2007) (4), “une des caractéristiques fondamentales des systèmes vivants est leur capacité à l’auto-organisation en structures emboîtées de plus en plus complexes sur le plan structurel : génomes, cellules, organes, organismes, populations, communautés et écosystèmes”.

Une des causes majeures d’érosion de la biodiversité est l’urbanisation galopante. Les secteurs de la construction et des infrastructures (et leurs clients) sont directement responsables de la conversion et de la fragmentation des écosystèmes, concourant ainsi parfois à l’extinction d’espèces (populations, communautés), en particulier celles aux répartitions géographiques restreintes. Or, les attentes sociales pour enrayer ces tendances deviennent de plus en plus importantes.

En utilisant le cadre méthodologique développé pour l’Indicateur d’Interdépendance de l’Entreprise à la Biodiversité (IIEB), nous avons cherché à analyser les interactions entre un bâtiment et la biodiversité. Composé de 23 critères, l’IIEB est un outil de sensibilisation, d’auto-évaluation, proposé par Orée et la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) dans un guide pour « intégrer la biodiversité dans les stratégies des entreprises » (Houdet, 2008) (3). Il permet à toute organisation, entreprise, collectivité, association ou administration, d’évaluer sa propre perception de son interdépendance à la biodiversité. Les critères sont regroupés en 5 groupes (voir le guide Orée – FRB pour une présentation détaillée et 24 auto-évaluations) :

  • Groupe 1 : critères en lien direct avec le monde vivant
  • Groupe 2 : critères liés aux marchés actuels
  • Groupe 3 : critères liés aux impacts sur le monde vivant
  • Groupe 4 : critères liés à la restitution à la biodiversité (compensation pour dommages)
  • Groupe 5 : critères liés aux enjeux stratégiques

Le pentagramme ci-dessous présente les résultats de notre évaluation, à partir d’une échelle comprenant quatre classes : (a) négligeable : 1, (b) peu important : 2, (c) relativement important : 3 et (d) très important : 4. Chaque point sur le pentagramme correspond à la moyenne des évaluations pour le groupe de critères correspondant.

Interdépendance du bâtiment à la biodiversité 

Dans l’analyse, nous avons considéré un bâtiment hypothétique sur l’ensemble de son cycle de vie : conception, construction, utilisation par les usagers (qu’ils soient propriétaires ou locataires, ménages ou personnes morales comme les entreprises ou les collectivités), démolition / réhabilitation. Les résultats ainsi obtenus nous permettent de présenter des premières pistes de réflexion. Les liens directs du bâtiment avec le monde vivant semblent très importants (dépendance en termes de matières premières et de services écosystémiques). De même, la biodiversité apparaît capitale pour le bâtiment sous l’angle des critères « impacts » (paysage, espèces, pollutions, fragmentation des habitats) et « stratégiques » (pression sociale, communication externe, culture, nouveaux marchés) ; relativement moins en revanche en matière de « compensation » (dans le cadre réglementaire et au-delà).

Au final, les interactions avec la biodiversité ne se limitent pas aux impacts liés aux choix d’implantation d’un bâtiment ou à sa phase de construction (destruction d’un milieu). Nous, humains, interagissons avec le monde vivant sur l’ensemble du cycle de vie du bâtiment. Les conséquences qui en découlent pour la viabilité des écosystèmes et de leurs composantes biologiques peuvent s’avérer négatives et / ou positives, tout dépend de leur nature.
Pour illustrer ces interactions, on peut prendre l’exemple des critères en lien direct avec le vivant. Pendant les phases de conception (choix architecturaux influençant les besoins en ressources) et de construction, la dépendance aux matériaux issus du monde vivant (poutres et parquets en bois, matériaux isolants, toitures en chaume) est considérable. De même, pendant la phase d’usage des bâtiments, nous consommons nombre de ressources renouvelables : produits alimentaires, mobiliers en bois, plantes d’ornements et animaux de compagnie. Enfin, les produits pétroliers et dérivés servent dans toutes les étapes du cycle de vie d’un bâtiment : objets et matériaux plastiques, transport des marchandises et personnes, produits de consommation et leurs emballages.
Autres exemples, cette fois-ci en termes de gestion des écosystèmes urbains et de dépendance aux services écosystémiques (critères 1.2, 1.4, 1.5 et 1.6 de l’IIEB) :

  • le fonctionnement des écosystèmes locaux, régionaux ou globaux, influence la disponibilité (dans l’espace et le temps) de l’ensemble des matières premières usitées pour la construction;
  • les écosystèmes influencent également la vie de tous les jours au sein des bâtiments, notamment en termes de régulation du climat (température, pluviométrie) ;
  • les services culturels que les humains dérivent des écosystèmes (espaces verts urbains, proximité de forêts) conditionnent l’intérêt que l’on porte à un bâtiment, et donc son prix sur le marché immobilier (situation géographique);
  • enfin, la présence de structures artificielles et imperméables influencent le fonctionnement des écosystèmes : plus la densité du bâtit est élevée, plus l’influence des structures urbaines sur la résilience de l’écosystème dans lequel ces dernières s’insèrent est importante.

S’intéresser au bilan écologique d’un bâtiment par l’intermédiaire de l’IIEB a permis de mettre en évidence les lacunes quand à la prise en compte des enjeux écosystémiques par les acteurs concernés. Parmi bien d’autres, nous pouvons mentionner (a) les impacts en matière de biodiversité liés à l’extraction ou / et la production des matières premières, (b) la quasi-absence de mesures compensatoires suite à l’artificialisation et à l’imperméabilisation des sols (sans même parler du contrôle « indépendant » de leur efficacité écologique), ou encore (c) l’absence de label intégrant les enjeux de biodiversité ; ce dernier nécessitant à la fois transparence et traçabilité des informations pour que l’ensemble des acteurs de la vie urbaine puissent les prendre en compte sur l’ensemble du cycle de vie d’un bâtiment. L’implication des entreprises et des collectivités dans ces nouveaux enjeux est essentielle pour la construction d’un bilan écosystémique « élargi » des bâtiments ainsi que pour la mise en place de modes de coordination des acteurs efficaces pour faire évoluer les pratiques (mesures incitatives et dissuasives, basculement de la fiscalité). Dans cette optique, adapter cette évaluation de l’interdépendance d’un bâtiment à la biodiversité à la comparaison de projets immobiliers pourrait s’avérer particulièrement intéressant, à la fois pour identifier les « meilleures » pratiques et favoriser la diffusion des innovations.

S’intéresser essentiellement à l’efficacité énergétique et au non gaspillage des ressources est particulièrement réducteur du point de vue des écosystèmes auxquels nous appartenons. Nous partageons nos espaces urbains avec un nombre relativement élevés d’espèces avec lesquelles nous co-évoluons (pigeons, moineaux, chiens, chats, cafards, etc.). Ne pourrait-on pas concevoir des espaces urbains sans perte nette de « zones vivantes », peut-être même enrichis en biodiversité ? Sur les toits, les espaces verts, les cours d’eau, au cœur des nos jardins et appartements ? Evidemment, cela impliquerait de repenser fondamentalement l’architecture des bâtiments, l’agencement et la nature des espaces entre bâtiments (espaces verts et jardins sont en général isolés par des barrières artificielles), voiries pour les humains et les « non-humains », pour reprendre l’expression de Philippe Descola (2005) (2). Concrètement, il nous faudra investir individuellement et collectivement dans de nouveaux comportements et modes de vie : traitement des eaux usées par des associations de plantes et de microorganismes indigènes pour chaque bâtiment, agriculture de proximité, etc. Pourquoi ne pas développer une agriculture urbaine comme à Cuba ? On produit déjà du miel à Paris !

l y a peu de risque à parier que l’intégration de la biodiversité dans la construction sera un critère majeur dans un futur proche, aussi bien en termes de compensation des impacts que de la manière par laquelle la biodiversité serait intégrée à la phase d’utilisation et de fin de vie des bâtiments. Comme proposé par Barbault (2006) (1), le défi n’est autre que de « faire équipe avec la vie ». Mettre en place des continuités écologiques au sein des espaces urbanisés en sera une composante majeure. Cela nécessitera une coopération proactive des parties prenantes (propriétaires, locataires, collectivités, promoteurs immobiliers, constructeurs). Gageons, suite aux engagements du Grenelle de l’Environnement, que la mise en place d’une trame verte et bleue à l’échelle de la France y contribuera.

Références :

  1. Barbault, R., 2006. Un éléphant dans un jeu de quilles. L’homme dans la biodiversité. Seuil, Paris.
  2. Descola, P., 2005. Par-delà nature et culture. Editions Gallimard, Paris.
  3. Houdet, J., 2008. Intégrer la biodiversité dans les stratégies des entreprises. Le Bilan Biodiversité des organisations. FRB – Orée, Paris ; www.oree.org ; www.fondationbiodiversite.fr
  4. Pavé, A., 2007. La nécessité du hasard. Vers une théorie synthétique de la biodiversité. EDP Sciences, Les Ulis.

4 commentaires
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  1. […] des émissions de gaz à effet de serre, qu’en est-il des autres enjeux ? L’article « L’interdépendance du bâtiment à la biodiversité » par exemple, met en exergue les relations d’un bâtiment à la diversité biologique qui […]

  2. Analyse très intéressante, qui reflète bien mon point de vue sur une prise en compte plus sérieuse et plus globale de l’écologie urbaine.

    Je pense cependant que la création d’un indicateur ou d’un label « Biodiversité » est très compliqué. A part un répertoire de mesures vertueuses mises en place, comme les mesures compensatoires qui sont peu présentes selon votre étude.

    Pourtant, il y a des actions assez simples à mettre en place: jardin de fleurs sauvages, espaces verts non tondus, murs végétalisés (de simples plantes grimpantes), abri pour la faune sur les murs (nichoires, chiroptières, « ruches » à insectes…)

    En passant, une formulation qui m’a étonné:
    Nous « consommons » des animaux de compagnie ?!? Gloups… 😉

    Durablement,
    GreG.

  3. Merci pour vos commentaires Greg.

    Oui, plusieurs actions relativement simples existent. Elles pourraient être améliorées, voire generalisées. Mais est-ce vraiment là où se situent les enjeux pour la biodiversité? Notre article le suggère en partie.

    En outre, il serait illusoire de chercher un unique « indicateur biodiversité », à l’image de la tonne equivalent CO2 pour le changement climatique. Divers travaux dans le monde s’efforcent de faire le lien entre activités humaines (dont les activités des entreprises) et biodiversité, notamment ceux de l’association Orée en France pour intégrer la biodiversité dans le raisonnement stratégique traditionnel de l’entreprise, celui des coûts et des revenus.

    Enfin, le choix du verbe « consommer » n’est pas anodin… dire que les marchés associés aux animaux domestiques sont conséquents serait un euphémisme. Le cadre législatif les traîte sur le même plan que tout bien mobilier. Nous sommes bien, actuellement, dans une logique de consommation de ressources renouvelables dont nous pouvons disposer à souhait, et donc nous débarrasser (voir les dégats des chiens errants dans les montagnes françaises…). La référence (certes discrète) au livre de Phillipe Descola avait pour but d’inciter le lecteur à repenser les relations entre humains et non-humains… Quand cesserons-nous d’être prisonniers d’une conception « naturaliste » du monde dans laquelle reigne sans partage la dichotomie nature – culture?

    A bientôt,

    Joël

  4. […] de la biodiversité qui en constitue le moteur (voir l’article de Synerblog intitulé « interdépendance du bâtiment à la biodiversité »). Celle-ci peut être définie comme la dynamique des interactions des organismes vivants dans […]

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