Dossier « dette écologique » de l’entreprise : l’empreinte carbone d’un bâtiment sur l’ensemble de son cycle de vie

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Cet article constitue le premier d’une série s’attachant à répondre aux questions suivantes : « Quelle est la dette carbone de mon entreprise ? Quelles externalités ? Quelles implications comptables ? »

Il s’agit ici de comprendre quelles sont les émissions de gaz à effet de serre (GES) associées aux actifs immobiliers des personnes morales de droit privé ou public. Toutefois, c’est aussi une opportunité : prendre en compte la « dette carbone » de l’entreprise, dont les externalités associés (coûts socialisés), est indispensable à l’innovation nécessaire pour faire émerger une économie dé-carbonée.

1. La Méthode Bilan Carbone

1.1 Principes, étapes, composants clefs

La Méthode « Bilan Carbone », est une marque déposée, elle a été mise au point principalement par Jean-Marc Jancovici pour le compte de l’ADEME et de la Mission Interministérielle pour la problématique de l’effet de serre, entre 2001 et 2003. Cette méthode est basée sur les conclusions des travaux menés en 1998 lors du protocole des Gaz à effet de serre (GHG Protocol) et du World Business Council for Sustainable Development (WBCSD).

Cet outil a été créé afin de pouvoir mesurer précisément les émissions des gaz à effet de serre (GES) (CO2, Méthane CH4, Protoxyde d’azote N2O, etc.) générées par toutes activités humaines, au sens large du terme. De l’artisanat à l’univers industriel, de l’individu à la collectivité et des émissions induites aux émissions indirectes, cette méthode a été développée pour être adaptable, polyvalente et pertinente à chaque acteur de la vie économique et sociale. Elle se décline donc en plusieurs versions, mais répond à un objectif commun : réaliser un diagnostic « effet de serre ».

La matrice de l’outil se compose généralement de la manière suivante :

  • Un tableur Excel dit « tableur maître » qui aide à calculer les émissions de GES de l’activité ;
  • Des « utilitaires » spécifiques dédiés à des thématiques précises (ex : transport routier, climatisation, etc.), qui aident l’intéressé à calculer les résultats ;
  • Un « utilitaire » dédié à la synthèse des résultats et à la simulation économique des enjeux qui en découlent ;
  • Un manuel d’utilisation et d’exploitation des résultats.

Le Bilan Carbone doit être réalisé par un organisme agréé, ayant suivi une formation spécifique. Assurer l’exactitude des données de référence de l’outil est impossible, il est donc appliqué un degré d’incertitude relative à de nombreuses thématiques, type de matériaux et énergies, calculé en fonction de la nature de l’activité, des retours d’expérience du niveau de connaissance chiffré de cette dernière.

Il est important de souligner que la méthode Bilan Carbone est un outil monocritère qui se concentre essentiellement sur le CO2, il est donc indispensable de développer d’autres outils d’aide à la décision, compatibles et complémentaires à celle-ci, afin de mieux cerner l’ensemble des enjeux socio-écologiques de chaque activité ou objet d’étude.

1.2 Quelles sont les émissions de GES liées à mon entreprise de construction ?

Vous trouverez, ci-dessous, un exemple illustré par Jean-Marc Jancovici sur le site internet www.manicore.com : « une entreprise de second œuvre du bâtiment ».

Imaginons que vous soyez une entreprise de pose de fenêtres. Si vous prenez l’approche « émissions internes », vous comptabiliserez :

  • l’énergie (non électrique) que vous utilisez pour chauffer vos locaux,
  • éventuellement les vapeurs de solvants émises pendant certains collages.

Mais les salariés doivent venir à l’embauche le matin, puis ont besoin d’aller sur les chantiers, et le patron doit visiter les clients. Pour obtenir les émissions « intermédiaires » il faudra alors tenir compte (liste non limitative !) :

  • de la production de l’électricité achetée à l’extérieur,
  • du carburant utilisé par vos camionnettes de chantier,
  • des déplacements domicile travail,
  • des émissions de la voiture du patron pour visiter les clients et surveiller les chantiers.

Enfin vous pouvez aussi considérer :

  • que les profilés en aluminium ou en plastique que vous utilisez ont engendré des émissions pour être produits, et que donc il faut en tenir compte, de même que pour les vitres,
  • que les transports de ces profilés et vitres jusque chez vous ont engendré des émissions, dont il faut tenir compte,
  • que les déchets que vous produisez (chutes de matériaux, papier, etc), qui engendrent des émissions (lorsque l’on les brûle en incinérateur, ou lorsqu’ils pourrissent en décharge), doivent être pris en compte,
  • que les produits ou services que vous achetez (téléphone, machines, bâtiments, ordinateurs) ont eux aussi donné lieu à des émissions et qu’il faut les prendre en compte,
  • etc.

Dans une approche « globale », on prendra également en compte :

  • les émissions qui ont été nécessaires pour fabriquer les fenêtres,
  • les émissions engendrées par la construction de votre bâtiment et de vos machines,
  • les émissions dues au transport des fournitures de chez le fabricant jusque chez vous,
  • les émissions liées à l’incinération des chutes de plastique,
  • les émissions liées à la mise en décharge de certains de vos déchets »

Cet exemple démontre bien l’importance de créer des outils adaptés à chaque domaine d’activité. C’est dans cette optique que de nombreuses entreprises de construction ont développé leurs propres outils internes dédiés à leurs projets en fonction de leur savoir faire, de leurs processus internes et de leurs retours d’expériences, permettant à la maîtrise d’ouvrage de calculer les émissions de GES, de la conception à la démolition du bâtiment, en passant par sa construction et son exploitation.

2. Gaz à effets de serres liés à la construction d’un bâtiment

Dans le but d’utiliser le même langage concernant la réalisation d’un projet d’aménagement, une loi a été élaborée afin de préciser les termes engagés dans une relation entre les différents acteurs de la construction.

2.1 les étapes clefs de la construction du bâtiment

Synthèse chaine de vie d’un bâtiment

Synthèse chaine de vie d’un bâtiment

La loi MOP, Loi n° 85-704 du 12 juillet 1985 modifiée relative à la maîtrise d’ouvrage publique et à ses rapports avec la maîtrise d’œuvre privée, définit ces termes. Tous les projets d’envergure sont régis par ce texte. Les définitions des étapes de la construction d’un bâtiment y sont clairement définies, sauf pour les notions d’exploitation et de fin de vie du bâtiment.

Etape 1 : Faisabilité / Programme

Le maître d’ouvrage (MOA) doit étudier, en interne ou en collaboration avec des techniciens, la faisabilité du projet d’un point de vue technique et financier, afin de pouvoir rédiger un programme, présentant le projet et ses grandes lignes.

L’objectif de cette première étape étant de réaliser un programme sommaire et un budget prévisionnel qui seront présentés aux responsables de la MOA pour l’obtention d’un accord de principe.

Etape 2 : Conception

Le maître d’œuvre (MOE) sélectionné devra établir, toujours sur les bases du programme, l’ensemble des pièces écrites nécessaires à l’avant-projet (AVP) qui sera présenté au MOA pour validation. Suite à cette étape, le maître d’œuvre interviendra en phase projet (PRO), allant de la rédaction des pièces administratives (dépôt de permis, demande d’autorisation de travaux, etc.) au Dossier de Consultation des Entreprises (DCE), afin de lancer la consultation des entreprises via un appel d’offres. Le choix des entreprises est réalisé par le MOA, en collaboration parfois avec le MOE.

Etape 3 : Construction

Après le respect des différents délais de recours légaux et l’attente des autorisations administratives relatives au projet, le MOE sélectionné assure la direction exécutive des travaux, en collaboration avec les entreprises générales et spécialisées.

Au sein de cette phase, mais également en amont, interviennent d’autres acteurs déterminants dans le déroulement des opérations tels que le Contrôleur Technique (CT), garant du respect des normes techniques associées au secteur du bâtiment, et le coordinateur sécurité protection de la santé (CSPS).

Etape 4 : Exploitation

L’exploitation du bâtiment se définit à travers différentes notions (liste non exhaustive) :

  • usage courant du bâtiment (relative à sa fonction première : ex. tertiaire ou résidentiel) ;
  • entretien et maintenance du bâti ;
  • opérations spécifiques ou travaux d’urgence ;
  • gestion des consommations d’énergies, et de fluides liées à l’activité humaine ;
  • amélioration de l’habitat.

Etape 5 : Fin de vie du bâtiment ou déconstruction

Lorsqu’un bâtiment arrive au terme de sa fin de vie utile, une réflexion s’engage sur l’avenir de celui-ci. 2 options sont envisageables :

  • la réhabilitation (isolation par l’extérieur, amélioration thermique du bâti) ;
  • la démolition.

Cette notion de « démolition », peut s’exprimer sous différentes formes :

  • une démolition complète à l’aide de décharges explosives ou d’engins de destruction ;
  • une déconstruction respectueuse des règles implicites du développement durable grâce à une démolition soigneuse, organisée, favorisant le tri des déchets et le recyclage des matériaux constituant le bâtiment.

Ces étapes s’accompagnent obligatoirement d’autres interventions comme la décontamination et le traitement des déchets nocifs pour l’environnement et la santé (amiante, plomb), afin de respecter les normes en vigueur.

La chaine de vie d’un bâtiment est complexe car elle fait appel à de multiples acteurs, pluridisciplinaires, ce qui implique également une multitude de sources d’émission de GES qu’il faut intégrer dans les calculs, selon la méthode Bilan Carbone.

2.2 Emissions carbone à chaque étape (conception, construction, usage, fin de vie)

Les différents postes d’émissions considérés dans la méthode Bilan Carbone, lors des phases de construction, réhabilitation, démolition, sont les suivants :

  • énergie (énergie consommée) ;
  • hors énergie (perte de fluides frigorigènes lors de la mise en œuvre ou maintenance) ;
  • intrants (produits de construction et équipements) ;
  • futurs emballages ;
  • fret (transport produits usine, chantier, déchets) ;
  • déplacements des personnes de la conception à la fin de vie du bâti ;
  • déchets directs liés à la construction ou réhabilitation ;
  • immobilisations des installations engins et matériels de chantier ;
  • utilisation (énergie consommée durant exploitation du bâtiment, perte de fluide, obsolescence) ;
  • fin de vie (déchets entretien maintenance, réhabilitation, démolition).

Le tableau ci-dessous présente la synthèse des différentes sources d’émissions de GES qui peuvent être prises en compte dans le cadre d’une analyse Bilan Carbone de la chaine de vie d’un bâtiment.

Tableau de synthèse des émissions CO2 de la vie d’un bâtiment découpé par phases (ADEME, 2011 )

Tableau de synthèse des émissions CO2 de la vie d’un bâtiment découpé par phases (ADEME, 2011 )

3 – Évaluation de l’efficacité énergétique des bâtiments ? Quelles implications pour la dette carbone des entreprises ?

L’efficacité énergétique d’un bâtiment renvoie, par définition, aux moyens de réduction de la consommation des énergies, sans réduction des services rendus par le système.

Un des objectifs de l’outil Bilan Carbone est de mesurer les émissions de GES afin de pouvoir comparer plusieurs projets entre eux, et donc de faciliter le choix définitif selon des critères environnementaux, économiques ou sociaux.

Cette méthode est complémentaire aux autres outils développés notamment autour de la Qualité Environnementale des Bâtiments QEB, spécifique à l’amélioration de l’efficacité environnementale du bâti, comme le logiciel ELODIE développé par le CSTB. Parmi les différences entre ces deux outils : le premier est monocritère avec un périmètre très large, le deuxième est multicritère avec un périmètre restreint.

La Réglementation Thermique 2005, dite RT2005, a permis de grandes avancées dans ce secteur, elle est devenue aujourd’hui inadaptée aux enjeux. Une version RT2012 est venue relever les exigences en terme de consommation d’énergies des bâtiments (applicable dès octobre 2011). Cette dernière correspond aux exigences du label BBC de l’association EFFINERGIE. L’objectif final étant d’aider et d’inciter les acteurs à construire des bâtiments à énergie positive d’ici 2020, via la création d’un label BEPOS fixé par la loi Grenelle.

L’explosion des outils, méthodes et réglementations nous conforte dans l’idée que l’heure est venue de comptabiliser systématiquement les émissions de GES des activités de nos entreprises, sur l’ensemble de leurs chaînes de valeur, dans l’espace et dans le temps. Cela renvoie à comprendre et à définir le périmètre de la « dette climatique » ou « dette carbone » des agents économiques. Synergiz avait rédigé un premier article sur le sujet, suite à un colloque organisé par la Région Ile de France en Novembre 2011.

Sans comptabilité permettant de comprendre l’accumulation des émissions de carbone dans le temps et l’espace, comment est-il possible de construire des stratégies climatiques qui tiennent la route ? Confronter le secteur du BTP à la notion de dette écologique pourrait s’avérer éprouvant. Toutefois, c’est aussi une opportunité : réellement prendre en compte l’ensemble des impacts « carbone », dont les externalités (coûts socialisés) associés, est indispensable à l’innovation nécessaire pour faire émerger une économie dé-carbonée.

Glossaire:

BTP: bâtiment travaux public
MOA: maitrise d’ouvrage
MOE: maîtrise d’œuvre
ABF: architecte bâtiment de France
CSTB: centre scientifique et technique du bâtiment
CT: contrôleur technique
CSPS: contrôle sécurité et protection de la santé
DCE: dossier consultation des entreprises
GES: gaz à effet de serre
BBC: bâtiment basse consommation
BEPOS: bâtiment à énergie positive
QEB: qualité environnementale bâtiment
HQE: haute qualité environnementale
ADEME: agence de l’énergie et de la maîtrise de l’énergie

Sources :

Deborre, 2008, Le Moniteur, article, la biodiversité au service du bâtiment : http://www.becitizen.com/pdf/LemoniteurLa_biodiversite_au_service_du_batiment.pdf

Houdet, Germanneau, 2011, article , la dette écologique des entreprises: http://www.synergiz.fr/la-dette-ecologique-des-entreprises/

Emmanuel JAYR, 2011, Guide méthodolique : Bilan Carbone appliqué au bâtiment, ADEME et CSTB : http://www.associationbilancarbone.fr/bilancarbone/index.php

Jean Marc JANCOVICI, http://www.manicore.com/

Logiciel construction : http://www.elodie-cstb.fr/

Association EFFINERGIE : http://www.effinergie.org/

Références :

Jayr, E., 2011, Guide méthodolique : Bilan Carbone appliqué au bâtiment, ADEME et CSTB, 56p.

Un commentaire
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  1. Comme vous l’avez très bien présenté, il est possible pour les entreprises de construire des bâtiments les plus neutres possible pour leur bilan carbone. Certains même arrivent à être réellement neutre en terme d’impact sur l’environnement. Il en va de notre santé, de notre qualité de vie et de notre dépendance énergétique.

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